TRADITIONNEL, FILIATION, histoire de famille

QUESTIONS A SENSEI KENYU CHINEN 9eme dan Karate Shorin Ryu


K.B. : Pourriez-vous nous parler du lien historique entre le Shorin ryu et le Shotokan ?

M.C. : De nombreuses personnes parlent et se réclament du Karaté traditionnel. Certes, il y a une origine commune entre le Shotokan et le Shorin-ryu : c'est le Shurité. Le fondateur du Shotokan Me Gichin Funakoshi fut l'élève de Me Anko Itosu, maître du Shurite. Cependant en changeant le nom des Kata Pinan en Heian ou Naifanchi en Tekki, Me Funakoshi a commencé à opérer de grandes
mutations, dans les faits et même dans l'esprit. Outre le nom, il modifia certaines positions, simplifia des applications et même des kata. Par exemple, le kata Gojushiho (littéralement 54 pas) n'a plus de sens si les techniques qui le composent en comprennent moins
de 40 comme c'est le cas dans le Gojushiho Dai du Shotokan ! En Shorin-ryu, nous avons gardé le nom du kata en fonction de son créateur ( ex : Matsumura Passaï, Itosu Passaï, Kusanku etc...) ainsi que l'ordre d'origine transmis par les différents maîtres
jusqu'à nos jours. Peut-être le Shotokan s'est-il coupé de ses racines et de 600 ans d'expérience en procédant ainsi.

K.B. : Pourquoi, selon vous, beaucoup de pratiquants reviennent-ils à l'étude du Shorin ryu ?

M.C. : Il est indéniable que les entraînements de masse et les cours pour les enfants ont conduit à une extrême simplification des positions et des techniques. Les compétitions de plus en plus nombreuses ont contribué également à rechercher des critères esthétiques et simples qui facilitent le travail de juges qui sont de moins en moins aptes, en raison de leur peu d'expérience, à juger des détails subtils, tel que les recherches de positions idéales, des distances, et des "timing".Des mouvements amples, puissants, visuels pour la multitude mènent à des critères plus sportifs où les qualités physiques des grands gabarits seront déterminantes dans le résultat des compétitions. Tout ceci fait que les pratiquants sincères éprouvent le besoin naturel de retourner vers la source du Karaté, l'esprit originel des Okinawaïens.
Dans les Kata d'Okinawa tout commence et finit par des blocages, il y a là un motif de rétlexion déterminant pour tout pratiquant : attaquer ou défendre ? Ceci doit déboucher sur ses motivations profondes. Les bunkaï doivent être pratiqués avec un maximum de réalisme et d'efficacité.
La seule valeur physique ne compte plus ; la taille, le poids, l'âge, tout cela importe moins. La véritable technique et l'esprit des origines prédominent et permettront une progression constante et réelle.


K.B. : Quelles sont les spécificités du Shorin ryu ? (postures, stratégie, façon de respirer...)

M.C. : Il y a de très nombreuses postures en Shorin-ryu (plus d'une vingtaine). Nous utilisons Uki Ashi Dachi (proche de Neko Ashi Dachi)
pour faciliter la vitesse des déplacements ainsi que des esquives. Le poing qui figure sur notre écusson est légèrement incliné. Ceci indique qu'on ne doit pas le tourner au maximum, afin de gagner en vitesse. La respiration n'est jamais forcée, mais demeure très naturelle. Ce sont
les mouvements, ou les techniques qui induisent la respiration ou l'apport d'oxygène nécessaire et non pas l'inverse ! Je pense qu'un excès d'énergie - d'oxygène en l'occurrence - est néfaste à la santé à long terme. De nombreux maîtres du Shurite ont eu une durée de vie très longue : Me Sokon Matsumura 90 ans, Me Anko Itosu 85 ans par exemple, alors que la moyenne de durée de vie à l'époque était de 60 ans !...
Le travail de Ippon Kumité, Sambon Kumité, Gohon Kumité est issu directement de la tradition du Kendo japonais. A Okinawa, toute la recherche est contenue dans les bunkaï. Dans le dialecte okinawaïen, on dit "Chutibanchi", ce qui veut dire : sur un seul uké (blocage), il y a la
totalité de la réponse à l'attaque. Bloquer et contre-attaquer ne sont pas deux temps distincts, sur une attaque un seul uké sera nécessaire.
Il n'y aura aucune utilité de rajouter un second blocage ou un autre mouvement de riposte. C'est l'idéal en Karaté Shorin-ryu. Force, vitesse, souplesse à ces trois qualités, il faut allier le bon timing, le tempo idéal, l'équilibre parfait et éviter tout excès. Dans l'univers, tout est rythme : des saisons, des océans, du jour et de la nuit. Chaque chose possède un rythme propre. A un rendez-vous, il ne faut arriver ni trop tôt, ni trop tard. Il en est de même en Karaté. Les éléments peuvent être associés : ex, la force et la vitesse donneront le kimé, la prise de décision dans l'action.

K.B. : Est-il indispensable pour un karatéka de pratiquer aussi les Kobudo d'Okinawa ?

M.C. : Je pense qu'il n'est pas obligatoire pour un karatéka de pratiquer le Kobudo. Par contre, à l'inverse, il n'existe pas de personne à Okinawa qui ne pratique que le Kobudo seul ; on pratique forcément le Karaté aussi. Néanmoins Karaté et Kobudo sont de la même famille. En pratiquant le Kobudo, le karatéka s'ajoute de nombreux points positifs qui vont aider à améliorer son Karaté: une musculation appropriée aux membres supérieurs et à leurs articulations grâce au travail de Sai ou de Tonta, le sens des distances avec des armes de longueur et d'usage différents (Bo, Sansetsukon ). Le Kobudo conduit à une utilisation nouvelles des objets qui font partie de notre environnement, un plus grand respect des choses et une meilleure compréhension. "Manger avec les doigts c'est le karaté, manger en s'aidant de fourchettes ou de baguettes c'est le Kobudo ".


K.B. : Quels sont, d'après vous, les maîtres et experts qui ont le plus marqué l'histoire du Karaté ?

M.C. : Me Sokon Matsumura était un homme d'une très grande intelligence et un très fin technicien. C'était un "bushi" de haut rang et il enseignait son art au prince de la cour royale d'Okinawa. Me Anko Itosu était réputé pour casser les makiwara ! Sa très grande robustesse
lui dispensait également de bloquer les attaques : il se contentait d'encaisser! On lui doit les katas Passaï Sho et les 5 Pinan. Me Choki Motobu, Kyan Chotoku et tous les maîtres fondateurs: Kanbun Uechi (du style Uechi-ryu), Chojun Miyagi (du Goju-ryu) tous ont marqué profondément l'histoire du Karaté-do.

K. B. : Maître Chinen, quelle est l'essence du Karaté-do ?

M.C. : Elle est contenue dans l'histoire d'Okinawa. A deux reprises, l'usage des armes sur l'île fut interdite. Il faut s'imaginer toute l'ingéniosité dont il faut faire preuve pour créer des techniques d'auto-défense sans aucune arme, qui plus est, contre des adversaires armés !
La sévérité de l'entraînement envers soi-même et pour la progression d'autrui (ses partenaires, ses élèves etc. ...) voilà l'essence et le but ultime du Karaté-do: gagner la vie. A travers les techniques et l'esprit du Karaté, on accède au sens de la vie. Perdre ou gagner, l'important est à l'intérieur de soi : les acquis de nos diverses expériences, des techniques, de nos relations avec nos partenaires, de notre travail tout cela doit nous conduire à la Sagesse. Nous devons profiter des combats avec - et non contre - des partenaires pour progresser. Nous devons être conscients que c'est grâce à eux que nous avons pu progresser et nous devons leur témoigner de la reconnaissance. Dans la vie, vouloir toujours gagner, c'est s'exposer à développer encore et toujours plus son ego et de cette façon, on accroît la difficulté de compréhension des autres.
Il est essentiel d'expérimenter la défaite. Lorsque celle-ci survient et lorsqu'elle est acceptée, nous pouvons comprendre qu'elle nous rapproche plutôt qu'elle nous éloigne de nos adversaires ou de nos partenaires.

Article (parution Karaté Bushido octobre 2001)

Écrit par sellig Lien permanent | Commentaires (0)

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